PHASMES D’EMILIE SAUVAGE
Texte écrit par Jean-Paul Gavard-Perret
"Nous ne briserons jamais certains de nos liens : ceux dont nous ne pouvons nous défaire est la brisure même" (Jabès)
L’oeuvre d’Emilie Sauvage ressemble à une pluie inversée. Une pluie d’écume d’où émergent à travers les couleurs l’ineffable, l’ineffaçable, l’entraperçu. En certains points des tableaux demeurent des résistances. Elles sont nécessaires à toute naissance, à tout éclatement. L’éternité devient alors le temps d’attente en aval du temps comme si c’était en ce travail que pouvait se lire un monde d’échos puissants.
Il existe une forme de violence pour atteindre jusqu’à la possibilité de l’impossibilité. Formes et couleurs font mieux que réfléchir : elles portent vers un seuil dans le mystère de l’âme à laquelle l’abstraction d’Emilie Sauvage donne un poids.
D’un côté la sagesse de la peinture, de l’autre sa folie. Entre les deux : l’ivresse spirituelle qui se crée là où dans le rouge le feu est protégé par le feu comme la mer par la mer. Du tréfonds du tableau comme de l’âme surgissent des sillons aux modalités complexes. Ils conduisent d’une rive embrumée à une rive claire. Pas à pas, pied à pied.
Il n’est donc pas de soir qui soit la promesse d’une aube. L’errance programmée de la recherche d’Emile Sauvage est un pas de plus vers ce qui n’a pas de nom mais soutient entre effacement et apparition. C’est une ode à la vie.
On entend parfois dans cette peinture des grondements, on sent une fièvre là où l’oeuvre refuse toutes accointances avec la mort que l’on se donne ou qui nous est donné. L’oeuvre reste ainsi un combat contre le silence, elle se veut rédemptrice.
Elle n’est pas encore le moyen de se situer dans le temps mais elle le déborde sans se vouloir un trompe l’œil. Au contraire. Elle appelle une vision profonde dans une sorte de violence particulière : celle qui n’engloutit pas mais devient révélation assourdissante.
Un tel travail reste celui de l’exigence , de l’interrogation qui lutte contre l’ombre. C’est ainsi que les tableaux d’Emilie Sauvage nourrissent en ouvrant des possibilités et une disponibilité non sommaires. D’où cette nécessaire perte de repères à travers le corps de la peinture, à travers ses aveux qui peu à peu dans la pudeur abstraite prêchent l’évidence. Il s’agit d’élargir le mystère, ton mystère, plus encore que d’en espérer une connaissance.
Bref, bâtir pas à pas un monstre duel qui ne serait ni une cathédrale ni la simple meule de paille. Il nous faut passer le désir du corps et faire que le tien ne ressemble jamais à celui des tahitiennes de Gauguin qui engourdissaient le peintre mais qu’il soit semblable à celui des femmes de Matisse, celles qui réveillent dans leur sexe une inquiétude métaphysique.
C’est pourquoi si le temps sépare l’espace du tableau unit à travers le désir qui le construit. Nous glissons dans ce partage. Flux persistant, sensation de vertige au bord de l’illisible qui soudain trouve une paradoxale figuration.
Jean-Paul Gavard-Perret
Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d’une vingtaine d’ouvrages et collabore à plusieurs revues. * "La mariée était en rouge" - Le chant du cygne, Paris, 2009 * "Beckett et la Poésie : La Disparition des images " - Le Manuscrit, 2001 * "Trois faces du nom" - L´harmattan, Paris * "Chants de déclin et de l´Abandon" - Pierron, 2003 * "A l´Epreuve du temps" - Dumerchez 2003 * "Donner ainsi l´espace" - La Sétérée 2005 * "Porc Epique" - Le Petit Véhicule, 2006 * Les Impudiques -Editions du Cygne, 2007 * "Mon ex a épousé un schtroumpf " -sous le pseudonyme de Garr Gammel - Editions Chloé des Lys, 2008 * etc.
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